Les Quatorze Lettres du Christ - SUPERDADA Johannes BAADER

 

- extraits -

Le dadaïste Hans Johannes Baader. Derrière lui, son ami le poète Raoul HAUSMANN

Raoul Hausmann (à gauche) et Johannes Baader, 1919

 

Biographie de SUPERDADA :

 

Johannes Baader, né le 21 juin 1875 à Stuttgart en Allemagne et mort le 15 janvier 1955 à Adeldorf en Bavière, (Allemagne), [le 1er avril 1919] était un architecte et poète [prophète] dadaïste allemand.

Après des études d'architecture à l'École nationale du bâtiment et de la construction de Stuttgart, doublées d'un apprentissage de la maçonnerie, Johannes Baader devient architecte à l'Union des artistes pour la sculpture tombale monumentale de Dresde (1903).

À la visite de conscription, il est déclaré inapte au service militaire pour cause d'une psychose maniaco-
dépressive [de visions mystiques].

En 1914, il écrit et publie Les Quatorze lettres du Christ dans lesquelles il se présente comme sa réincarnation  [il devient proprement le Christ] et, à la déclaration de guerre, il adresse une lettre à Guillaume II, lui interdisant de poursuivre le conflit, ce qui lui vaut une condamnation de deux ans. Il réalise des dessins utopiques, métaphysiques et messianiques aux dimensions monumentales, qu'il nomme « architectures spirituelles ».

Installé à Berlin, en 1915, il rencontre le poète et dadasophe Raoul Hausmann. En 1917, lui et Hausmann contribuent à la revue Der Dada et mènent des actions spectaculaires comme celle de fonder une « église-refuge » pour protéger les déserteurs. À la fin de 1918, Baader publie le tract « A.K.12 » dans lequel il établit un parallèle entre les versets de L'Apocalypse et la date de l'armistice qui entérine la défaite de l'Allemagne. S'autoproclamant Dada suprême ou Superdada, il provoque le scandale par un spectacle présenté dans la cathédrale de Berlin et intitulé « Christus ist euch Wurst » (« Vous vous foutez du Christ »). Arrêté pour blasphème, Johannes Baader écrit au ministre de la Culture pour revendiquer son droit à la liberté d'expression.

En 1919, toujours avec Hausmann, qui dira de lui : « Sans Baader, Dada n'aurait pas eu lieu à Berlin », il fonde l'"ARDUA" (Antinationaler Rat der Unbezahlten Arbeiter - Comité Antinational des Travailleurs Non Payés -), le "Club der Blauen Milchstrasse" (le Club [le peep-show] de la Voie Lactée) et il annonce la naissance (pour le 1er avril) de la république dadaïste Nikolassee (Tristan Tzara n'a cessé de proclamer que tous les Dadas sont présidents). En juin de la même année, après avoir annoncé la [avoir été] mort puis la résurrection d'"Oberdada", il [Superdada ressuscite et] participe à la première exposition Dada à Berlin avec son installation monumentale « Grandeur et déclin de l'Allemagne (Histoire fantastique de la vie de Superdada) » : assemblage de photos, journaux et divers objets d'une hauteur de près de trois mètres, dont il ne reste que quelques photographies.

 

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Introduction et première épitre du Christ Johanes Baader

 

JOHANNES BAADER EST NÉ EN 1875 À STUTTGART. IL ÉTAIT ARCHITECTE. LE 19 JUILLET 1918, IL ÉCRIVIT LES HUIT PRINCIPES MÉTAPHYSIQUES, À PROPOS DESQUELS IL AFFIRMA : « JAMAIS ILS NE POURRONT ÊTRE SUFFISAMMENT RÉIMPRIMÉS. » IL PRIT LE TITRE DE SUPERDADA ET SE PRÉSENTA AUX HOMMES COMME PRÉSIDENT DU GLOBE TERRESTRE. IL EST MORT LE PREMIER AVRIL MILLE NEUF-CENT DIX-NEUF.

 

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LES QUATORZE LETTRES DU CHRIST

 

UN CADEAU D’ANNIVERSAIRE

À ERNST HAECKEL

POUR SON DÉPARTEMENT UNIVERSITAIRE,

DU PROPRIÉTAIRE DU PEEP SHOW
SUR LA VOIE LACTÉE

 

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AU PLUS GRAND CHERCHEUR
DE LA NOUVELLE ÉGLISE DU CHRIST

 

ERNST HAECKEL (1)

 

POUR SON
QUATRE-VINGTIÈME
ANNIVERSAIRE

Le 16 FÉVRIER 1914

 

JOHANNES BAADER, ARCHITECTE

 

 

(1) Ernst Heinrich Philipp August Hæckel (Potsdam, le 16 février 1834 - Iéna, le 8 août 1919) était un biologiste, philosophe et libre penseur allemand. Il a fait connaître les théories de Charles Darwin en Allemagne et a développé une théorie des origines de l'homme. Ici, dédier, comme le fait Hans Johannes Baader, une "apocalypse" à un libre-penseur de renommée internationale, tel qu’Haeckel à son époque, c’est faire preuve, naturellement, d’une attitude proprement paradoxale et provoquante. Qu’a dû penser le biologiste en recevant le cadeau d’anniversaire du « Christ » Baader ?

 

 

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Berlin, le 17 Mars 1914

 

Celui qui se tient debout sur les nuées proclame que le signe du Fils de l'Homme est apparu dans les cieux lorsque la planète SATURNE est entrée dans la constellation du TAUREAU et que la Croix, avec les étoiles fixes ALDEBARAN, BELLATRIX, BÉTELGEUSE, POLLUX, CASTOR, BÉTA AURIGAE et CAPELLA, s’est manifestée sur Terre. Il interdit donc aux hommes de se désigner comme « CHRÉTIENS » aussi longtemps qu'ils ne suivent pas à la lettre l'Écriture qu'ils appellent sainte, enregistrée en tant que Mot et Volonté propres, après qu’ils la profèrent.

Mais, écoutez donc : le drame terrestre du « CHRISTIANISME » en est à son terme et un jeu nouveau se profile à l’horizon, sa musique retentit déjà.   Les gens savent désormais qu'ils sont au ciel ; je veux pourtant que ça se passe là-haut de façon convenable. Je demande donc que chaque homme reconnaisse la religion qu’il s’est forgé comme étant la seule et ce, d’une façon exclusivement fanatique et zélote ; celle-ci sera la seule vraie religion à l'avenir. Car la religion est un commandement divin transmis non plus à l’ensemble de la communauté humaine, mais à chaque individu pris séparément. Et comme le chiffre Un se distingue du nombre Deux, la religion d’un tel doit être différente de celle de son voisin.

Je veux que resplendisse ici-bas la liberté totale de l’esprit, régie par la beauté.

Celui qui est revenu sur Terre gouverner les vivants et les morts.

 

JÉSUS CHRIST

 

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MÉTACHIMIE

 

Dieu dit : Je passai à travers la Voie Lactée, après avoir vu au loin un petit croissant d’argent brillant, qui se tortillait comme une phalène à la flamme d’une chandelle. Je sentis que j’étais attiré au loin, si bien que je ne vis bientôt plus aucune étoile sous la voûte noire des cieux.
Et le petit croissant resplendissant à mes yeux se rétrécissait ; il devenait comme un point luisant faiblement dans des cieux noirs de jais et, bientôt, il disparut complètement.
Je voyais aussi devant moi des myriades d’océans solaires, sur la Voie Lactée, se perdre dans l'espace jusqu'à ce qu'il n’en reste plus rien.
– Et cela, que je voyais, Dieu en parla à l’homme : c’est ton âme, dit-il. Et c’est la première chose que je te montre : ce petit croissant brillant dans le ciel obscur. Et lorsque tu t’approches de lui, tu te développes en lui dans ton monde ; et du néant, de ce point, se déroule tout ce qui est, que tu vois en un ensemble, tour à tour terre et ciel.
Et je vis et je parlai alors pour la deuxième fois, tel Dieu à l'homme : ton âme. Et des myriades d'âmes sont ton corps et tes entrailles. –

La SCIENCE nomme l'âme impondérable et l’appelle atome de l'éther lumineux. L'atome de l'éther lumineux a le même fondement que la nébuleuse en spirale de la Voie Lactée et il est aussi grand qu’elle lorsqu’on est positif, c’est-à-dire quand on la sillonne de l’intérieur vers l’extérieur ; ou aussi petit qu’elle, quand, de façon négative, on la contemple de l'extérieur.

DIEU est le sommet de l'univers ou le point minimum dans l’UNITÉ, en qui et par qui tout est régi.

La RELIGION est le commandement de Dieu à son monde, ou à une partie de son monde, à jouer selon l’air et les règles du moment.

L’HOMME est l'état d'âme qui est appelé homme, et qui est vécu et éprouvé selon les lois humaines de ses âmes individuelles.

La MORT est le tournant que prennent les âmes individuelles vers de nouvelles expériences.

La VIE est l'état éternel de la substance de l’âme.

 

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LE PÉCHÉ EST MAINTENANT DEVENU SAINT.

LES ATHÉES REÇOIVENT DÉSORMAIS LEURS COMMANDEMENTS DE DIEU ET ILS ONT UN RÔLE IMPORTANT À JOUER DANS CE MONDE, MONDE DONT LE POÈTE SE TIENT À DISTANCE, AFIN DE MIEUX PUNIR LES ACTEURS QUI JOUERAIENT BIEN LEUR RÔLE.

L’IDÉAL ÉTHIQUE LE PLUS HAUT EST ATTEINT PAR CELUI QUI SAIT CE QUI EST LE MIEUX POUR LUI, ET QUI AGIT EN CONSÉQUENCE, DE TOUT SON CŒUR.

 

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LES SEPT PREMIÈRES LETTRES

À MARTIN FASSBENDER, PAUL GOEHRE,
KARL JENTSCH, FRIEDRICH STEUDEL,
WILHELM OSTWALD, OTTO JULIUSBURGER
et ARTHUR DREWS

 

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PREMIÈRE LETTRE

 

Au Professeur et Docteur Martin FASSBENDER (2) ,
Membre du Reichstag et de la chambre des députés prussienne,
Berlin-sud, Anhaltinerstr. 7.

6 janvier 1914.
À l'auteur de l'article:
« DIEU ET L’ÂME » (Journal ROTER TAG du 6. janvier 1914)

 

Je crois – et vous trouverez avec moi le miracle de l'eucharistie dans ce processus qu’on appelle communément « psychique » – que le symbole de la transsubstantiation , en communion ouverte avec le cœur et la volonté des hommes ci-présents – ce symbole, donc, ne laisse pas le Rédempteur de devenir vraiment vivant. En ce sens, la transsubstantiation (3) reste l'une des plus hautes glorifications de la magnificence divine. Mais l'Église, qu’ils appellent « catholique », n'a pas été, jusqu’ici, suffisamment accomplie et ne devait pas, à bon droit, s’appeler catholique universelle, car, avec le cercle de ses ailes, elle ne s’est pas étendue sur toutes les splendeurs de la magnificence divine. Vous devrez vous en occuper à l'avenir, si vous voulez rendre à la culture de la Terre le service pour lequel je l’ai préparée.

Architecte Johannes Baader
Né le 21 Juin 1875 à Stuttgart

 

DEPUIS 1874 LE CHRIST, QUOIQU’INVISIBLE, EST BIEN SUR TERRE ; EN 1914 COMMENCE LE MILLENIUM ; LE CHRIST SE REND VISIBLE, DÉTRUIT L’ANTÉCHRIST (LE PAPE), ET DONNE LE CHOIX À TOUS LES HOMMES DE SE PRONONCER POUR OU CONTRE LUI.

(Signé). VIVES Y TUTO RUSSEL
˶ OREGLIA
˶ RAMPOLLA (4)

 

 

(2) Martin Fassbender fut député du Reichstag, journaliste et membre de l’organisation catholique Caritas, qui compte, de nos jours, parmi ses membres, l’ex-directeur français du FMI, le grand argentier Michel Camdessus (c’est tout dire...).
(3) Die Wandlung signifie en français le changement, la transformation, la conversion, mais aussi la transsubstantiation, c’est-à-dire la transformation d’une substance en une autre, comme dans l’épisode des Noces de Cana dans le Nouveau testament, où il est dit que le Christ a changé l’eau en vin. Ici, la transsubstantiation est le passage – d’ordre « métachimique », selon Superdada – de la substance qu’est le Christ en l’homme, lors de l’eucharistie : il y a donc ici analogie de l’eau transformée en vin avec l’homme qui, selon le poète Johanes Baader, devait pouvoir se transformer en Christ, afin de parfaire son harmonie, entre ciel et terre.
(4) Les signatures Oreglia et Rampolla, en bas à gauche de la lettre, portent le nom de deux cardinaux qui ont eu un rôle important lors du conclave de 1903, qui voit l’élection du pape Pie X, mort en août 1914 (d’où l’évocation, quelques lignes plus avant, par Superdada, de la mort de ce pape, qu’il qualifie d’« antéchrist » (Ici, Oberdada joue le rôle d’un Dieu terrassant l’antéchrist à la fin des temps). José de Calasanz Félix Santiago Vives y Tutó (1854-1913) est un capucin et cardinal espagnol qui fut le confesseur de Pie X ; on lui doit l’encyclique Pascendi contre le modernisme (modernisme que Johannes Baader, en tant que poète dadaïste, défendait). Russel (la signature de droite) devrait être le pasteur américain Charles Taze Russel qui fut à l’origine de la secte des Témoins de Jéhovah. Selon Russell, le Christ était de retour de façon invisible depuis 1874 et la destruction de toutes les institutions de ce monde, suivie de l’établissement du royaume de Dieu, prévue pour 1914. Ici, Superdada, par malice, reprend à son compte le nom de signataires que tout oppose : orthodoxie (à gauche) vs hétérodoxie (à droite). Nous sommes, avec cette première lettre, à quelques mois de l’attentat, à Sarajevo, de l’archiduc François-Ferdinand… nul doute que la première guerre mondiale, ou la fin des temps, comme vous voulez, était dans l’air… Disons encore que François Ferdinand a servi de prétexte commode aux vendeurs d’armes et aux gouvernements qui leur étaient affidés pour se faire du blé sur le dos des nations. L’histoire est connue aujourd’hui, mais il semble qu’il faille la répéter encore, et encore, et encore… Pour de plus amples détails sur l’affaire, lire L’impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine (1916) ou, de nos jours, voir le film Lord of the war (2005) avec Nicolas Cage, dont le propos sur le capitalisme n’est pas vraiment différent de celui écrit par Lénine quatre-vingt-neuf ans plus tôt.

 

 

 

 

 

SIRÈNE DU MIDI

Isaïe, 63

 

 

 

 

 

 

 

(à suivre…)

 

 

Traduction et notes : Bruno LEMOINE

 


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