PAUL MORRIS : France – Côte-d’Or

6 - La mémoire autrement

 

De la singularité des paysages à la manifestation des écosystèmes, il y a aussi la rencontre des vestiges, des sites archéologiques — quoique les sites antiques soient rarement signalés. De même, la rencontre des monuments historiques ou les particularités d'une architecture locale ne participent pas moins de cet éveil. On finit toujours par traverser un village où un édifice nous surprend, bien qu'il soit forcément moins auréolé de cette magie que recèlent les vestiges découverts en forêt. Les plus fameux ont été labélisés, et on les sait intégrés aux guides touristiques. Les ruines, elles, demandent encore à être questionnées, elles possèdent leur intrigue, leur mystère. Elles s'adressent directement à des profondeurs plus intimes. Le dialogue, qu'elles appellent, conditionne la mémoire que nous pressentons entre les pierres — des ancêtres aux vies banales peut-être nous font signe. Comme nous pouvons aussi ne pas chercher à savoir quelle fut leur fonction, qui y vécut, quand, combien de temps, elles se cantonnent parfois à n'être plus que des traces. Elles instaurent ce sentiment troublant d'impermanence des lieux, des cultures et des civilisations.

Il y a un nombre conséquent de sites affirmant la présence d'hommes au paléolithique moyen, quand d'autres sources attestent celles de chasseurs-cueilleurs, associée à l'industrie acheuléenne, dès 500 000 avant notre ère. Plus proche de nous, il n'est pas rare de tomber sur des murs recouverts par la mousse au fond des forêts — témoignage des parcelles de cultures agro-pastorales. De même, en plus des fermes ou des hameaux plus récents, on peut découvrir les fondations d'un village néolithique ou gaulois, gallo-romain, une nécropole, des dolmens...

Comment s'éveiller à notre longue ascendance en dehors des livres ? Soit à la conscience du temps et de la matière qui ont tant contribué à ce que nous sommes : cette manière avec laquelle j'imagine chaque individu vivre, où destin et économie auraient servi une même solidarité, en accord et sous l'autorité du lieu. Mais ici, on questionne l'intimité d'un destin moins par l'entremise d'une psychologie qu'en regard d'un environnement matériel – le jardin aux frontières indéterminées, mais auquel il faut consciencieusement adjoindre la progressive litho-politique, bronze-politique, fer-politique et gnose-politique... Je ressens là notre histoire dans la transformation longue et progressive des conditions de vie, avant même d'imaginer une frise précise d'événements spectaculaires.

Il est sans doute plus facile de rêver sur les civilisations incas, grecques, angkoriennes, du moins s'imposent-elles supérieures en exotisme ; la distance y est doublement signe de son exception, de son extraordinaire ; leur architecture est unique, et la différence plus nette — mais c'est justement déjà une concession au rêve. Derrière la beauté, ou l'originalité, quelles conditions de vie pour la plupart ? Or, la diversité et la richesse des cultures d'un secteur aussi apparemment restreint que la Côte-d'Or offre de se souvenir de l'originalité d'une frange des peuples européens ; c’est l’antipode du musée, à vivre dans l’errance d’une marche solitaire, en observateur élémentaire, sans guide. Et quant à l'idée d'exotisme, la boucle doit se fermer, l'expérience trouve sa justification de kilomètre en kilomètre. Ce qui est en cause, c'est notre soif de spectacle, à part quoi, chaque parcelle de terre possède son histoire ; et pour moi elle est suffisante. Aussi, l'influence réciproque entre l'environnement et les communautés appellent une participation de la mémoire, quelle que soit l'étendue de nos connaissances. L'expérience des lieux s'étend à la dimension d'un universel : là se délie la perception du temps et l'histoire est rétablie dans sa réalité triviale. Le lieu se donne à vivre comme l'invitation à traverser l'ascendance ; c'est une participation qui s'affirme entre la contemplation et l'intuition, un appel à sortir de notre quotidien, une sortie de soi, un dépassement, mais aussi l'appréhension de racines encore proches, voire de l’espèce en ses souvenirs les plus lointains. C'est devenir le spectateur-acteur non seulement de notre généalogie, mais aussi de la vie qui nous dépasse.

 

 

 

In Les sueurs de l’aube
Inédit

 

 

 

 

 

 

Note : Je n'ai pas d'intention particulière. À vrai dire, je n'en ai aucune. J'éprouve le besoin de pousser plus loin, beaucoup plus loin, l'exploration du territoire. Il me reste un souvenir très fort de ces forêts, celles que je connais le mieux s'étendant de Fixey à Gevrey-Chambertin. Mais alors qu'elles n'ont été que le terrain de jeu de mon enfance, l'objet de quelques balades plus tard, je n'ai jamais cherché à pénétrer cette zone au relief si singulier et dont je n'ai jamais soupçonné les frontières : l'Arrière Côte. C'est-à-dire ce plateau calcaire qui va de l'Ouest de Dijon à Beaune, jusqu'aux abords du pays de l'Auxois, et dont le cœur est la vallée de l'Ouche. Je ne pense pas vouloir trouver ou retrouver quelque chose derrière la ligne (imaginaire) ; je ne peux être seulement motivé par la nostalgie. Je ne sais pas où je vais. J'ai seulement relevé sur les cartes quelques lieux à visiter. C'est l'idée aussi d'éprouver le silence jusqu'aux limites de l'effort et de la solitude, d’un espace en dehors du temps. Rien de plus. — Ce n’était rien de plus.


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