FRANK DARWICHE : Liban

Le Liban ou l’irréductible distance

Attente

Bleu s'ouvre le pont
À la sentence du matin ;
Le vert des pins traine sur l'eau.
L'ami embrasse les reflets
Et décante les fils du temps.
Le langage entoure le ciel,
Morphée le chante en souci ;
Le fanal dessine l'orbe de ceux qui attendent,
L'orme abrite la maison.
Sur le limbe de Phénicie
La marque pose son œil :
Chantre du prédit,
Prêtre de Baal
Et Baal des marins.

 

 

Tri-polis 1

Anciennement : Malentendu 2,
Triple mesure,
Où le divers se dénommait calme secours.
La sentinelle regarde vers les montagnes 3,
Le port berce les pêcheurs du trépas.
La tour du rejet recule 4– coupable secret.
Quelques barbes entonnent la perte
Signée par les bourreaux de la science
Et les corbeaux de demain 5.

 

Les débuts

En chantier : le secours de mars 6
Liséré noir des champs de Minaa
Antre de quatre enfants
Ronces brûlées par le sang de l'amitié.
Cierges d'une Marie sans statue
Et les abris de Maron 8
Éclairent le désir d'un pays
– Définition de la cendre 9.

Les décennies s'échangent leurs années,
Le doigt s'enlise dans les distances
Et les pierres tombées pratiquent la danse du béton.
La patrie se lisse
Et le bras de la mère s'étire en larmes 10.

 

La tour de Minaa

Un château privé de sable
Dans un port évanoui.

Des drapeaux et du chemin sacré
Il n'en a que les noms.

Assailli par les mensonges
– Mensonges des hauts bienfaisants 11.

Ses couronnes byzantines
Coiffent les visages absents ;

Son éclat tombe sans reflets
Sur les nuages des eaux
Où les barques allaitent.

C'est là que les houris
Des fanaux crépitent une danse vague
Qu'un pécheur déroule et délie.

 

Abords de Saint Gilles 12

Sur l'âge non-acquis
Les bords du Kadish 13
– Le sang des pères :
Sacre de l'animal,
Décès des mémoires.

Un arc sous le bois,
Le fer brise les parois du souvenir 14
– Regard sur des eaux et des hauteurs
Dans la pupille grise de la ville
– Mort du blanc de la patrie.

L'enfant ouvre le ciel,
Les dieux se placent sous l'égide des désirs partis
Et s'écoulent vers les charmes morts
De la Méditerranée.

 

L'olivier de Koura

Les langues dégagent le flot doré 15 :
Terres derrière les routes noircies,
Serpents et métaux.

Des Mille-Ans 16 moutonnent la toile,
Le vert se colore en blanc 17
Et pleure son nom.

Les écumes du présent
Attisent la douleur
Qui se fera l'habit du caillé
Et l'attribut du pauvre dément.

 

 

 

1 - Tripoli, ville du Nord du Liban : les trois « polis » (étym. grecque de « ville »), Tyr, Sidon et Aradis ; à cela il faut ajouter Minaa qui est aujourd'hui le port de Tripoli. La ville comportait, à partir du neuvième siècle, trois quartiers distincts pour les commerçants, venant des trois villes phéniciennes principales.
2 - La réunion de ces trois villes phéniciennes ne s’est, malheureusement, pas faite sans heurts.
3 - Il s'agit du mont dit Mouhsin, mais aussi plus loin et plus haut, quand on est situé à Tripoli même, les montagnes de la chaîne ouest du Liban, où se trouvent Bsharré, ville de Gibran, mais aussi la vallée de Kadisha et la ville de Ihdi, sur la montagne Makmal.
4 - Il s'agit de plusieurs tours de garde qui protégeaient la partie nord de Minaa.
5 - Respectivement : les chefs religieux, les constructeurs des machines de guerre et, enfin, les usagers de ces mêmes machines dans les milices libanaises, à différentes époques et, surtout, à l'époque dite « moderne ».
6 - Le mois de mars : le début du printemps, mais aussi le dieu grec et romain de la guerre et de la destruction.
7 - Voir note 1 : « quatre garçons », puisqu’il y a eu la réunion de trois villes phéniciennes avec le port de Minaa.
8 - Saint patron et fondateur de l'Église maronite catholique du Liban : il vécut dans les forêts et les grottes, où il forma ses premiers disciples.
9 - Ici, allusion au mercredi des cendres qui débute la période du carême.
10 - Description de la côte libanaise qui se distingue par son étroitesse et sa proximité aux montagnes.
11 - Cette montagne accueillit à plusieurs reprises des plateformes de lancement de missiles sur Minaa dans
les années 80, pendant la guerre du Liban.
12 - La citadelle de Saint-Gilles fut édifiée en 1103 par Raymond de Saint-Gilles, pendant son siège de Tripoli. Le comte vint en Orient avec la première croisade et était le seul, à son arrivée devant Constantinople, à refuser de donner son allégeance à l'empereur Alexis Comnène. La citadelle, toujours imposante aujourd'hui, abrite les ruines de l'église de Saint Sépulcre.
13 - Référence à la vallée de Kadisha qui descend depuis les cèdres libanais jusqu'à la côte et où se trouvent les sources du fleuve Abou-Ali. Elle est connue pour les centaines d'ermitages dans les rochers calcaires où vivaient
les premiers mystiques libanais puis les premières disciples de saint Maron, fondateur du christianisme maronite.
14 - L'arc, le bois et le fer en question se réfèrent au pont sur le fleuve de Kadisha à Tripoli. La rivière ici longe la colline où se tient la citadelle de Saint-Gilles.
15 - Le « flot doré » est cet or des icônes orthodoxes. Koura, district du Nord comprenant 52 villages, est à majorité orthodoxe depuis des siècles. Le secret cultivé par le rituel orthodoxe est au cœur de la lumière qu'il veut aussi exprimer.
16 - Il s’agit des oliviers.
17 - Allusion aux fleurs blanches de l’olivier.

 


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